Des Barques (nouvelle)publiée dans le recueil Le Poids de l'Inachevé
Editions Funambules
Gonfaron, 2004
Extrait :
[...]
Nouvelle barque, nouvelle dérive au courant, les saisons changeaient, le nom et le visage et les cœur des filles n'étaient pas les mêmes, et chaque fois, au premier écueil, au récif, aux racines immergées d'un gros arbre, au maelström d'un orage, à l'usure d'une canicule, lorsque se dissipait l'effet des drogues, le monde blanc tremblait, se fissurait, menaçait de se déchirer, et je ne sais plus qui des deux le premier s'en allait mais il y avait toujours ce moment où j'étais Narcisse assis et fumant par le nez, Narcisse veuf d'Echo, le cul tantôt sur la neige, tantôt sur le sable ou les cailloux ou l'herbe humide de mon village natal.
Quelques semaines de solitude et de retraite, et tout recommençait. Je voyais une fille, je tombais amoureux, jamais la question ne semblait se poser pour l'autre - l'autre était invariablement, naturellement amoureuse de moi. Ça allait de soi. C'était si
facile.
Chaque nouvelle aventure était un nouveau présent sans passé ni souvenirs. Les souvenirs, j'en faisais des boîtes miniatures au couvercle scellé, bien rangées sur une étagère où elles ne bougeaient pas et faisaient ce que je leur disais, ne les évoquant qu'à point nommé comme pour me rappeler et rappeler à mes rares interlocuteurs que je n'étais pas un désert. Mes souvenirs étaient des urnes.
Car bien sûr, dans ces longues brumes, ces interminables rêves qui finissaient par s'enchaîner les uns aux autres, chacun perdant bientôt la mémoire de son prédécesseur, dans ce lent voyage où peut-être la barque était toujours la même et où se suivaient sans se connaître ces amours absolues, il y avait des instants de blues, de vagues pointes de dépression, des crises fugitives où je haïssais ce désordre soudain dans mon crâne qui m'enlevait tous mes repères et que je ne pouvais dire ou montrer à personne. Je ne supportais pas ces incursions, elles menaçaient en ombres aiguës les voiles blanches et délicates du rêve.
Les traversées étaient si belles, si douces, si somniques, si faciles… Il y en eut trente-sept. Jusqu'au jour où…
… quelqu'un a trouvé une barque amarrée par une vieille corde pourrie à la racine immergée d'un gros arbre. Le fond de la barque était recouvert d'un tapis élimé, imbibé d'eau. Sous le banc, une boîte en fer, une boîte à biscuits toute cabossée sur le couvercle de laquelle se devinaient encore les volutes d'une réclame ancienne. Le pêcheur n'avait pas résisté, il avait ouvert la boîte. Je n'étais pas loin. Juste derrière l'énorme tronc, côté terre. J'étais allé pisser dans la fumée de l'aube, m'étais assis contre les premiers rayons qui traversaient les brumes, grillais cigarette sur cigarette, ne l'avais pas entendu venir, celui-là. J'étais tout près, et pourtant si loin, achevant d'oublier, pour la
trente-septième fois comme pour la première, me purifiant, renaissant, sentant la promesse d'une paire d'ailes toute neuve dans l'épaisse musculature de mes épaules. J'étais occupé à songer comme il était bon de naître ainsi à l'aurore de la pluie de la nuit, la fumée de la cigarette, les inhalations, les expirations donnaient vie à mes poumons, à ma gorge, à l'intérieur de ma bouche, à mes lèvres comme pour un baiser farouche de l'intérieur qui faisait courir des frissons de plaisir le long de mon échine et dans mon bas-ventre et tout autour je sentais la perfection animale et compacte de mon corps, la fraîcheur dans mon dos et la caresse hésitante du soleil contre mon front et mes yeux et mes pommettes et mon nez et mes lèvres comme pour un baiser timide, tiède, du dehors. Je ne pensais plus. Je débarquais. Et l'autre, pendant ce temps-là, il fourrait son nez et ses grosses pattes qui sentaient les amorces dans ma boîte.
Et dans ma boîte il y avait
[...]
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