Le château des parasols (nouvelle) publiée dans Familles en scènes
sous la direction de Marcela Iacub et Patrice Maniglier
Editions Autrement
Paris, 2003
Extrait :
[...]
C'est un vieux jeune homme toujours triste, qui passe là de longues heures mélancoliques en compagnie du piaillement des moineaux, du cri de guerre des goélands, et d'un merle qui lui rend quelquefois visite. Il y a un jardin confus laissé là par sa femme, une ou deux vasques renversées dans sa fuite. Il mange peu, piquant distraitement dans des corbeilles de fruits qu'on lui apporte. Ne sort pas. Ne voit personne, ne regarde pas vers les ombres qui de temps à autre veillent sur lui, le veillent, le surveillent. Ne parle pas. C'est à peine si parfois, quand il est sûr d'être seul, il chantonne les bribes de mélodies aimées jadis. Il est, comment dit-on déjà, sous tutelle, ou sous curatelle, il ne sait pas très bien, et s'en moque.
Ce qui explique le cruel exil du jeune homme, cette paralysie du cœur et du corps qui l'a échoué sur les dalles de cette geôle ouverte qui sent la mer et les pins du lointain, est une histoire bien affligeante. Mais c'est pourtant l'histoire de tous les hasards, de tous les malheurs, de toutes les vies bousculées, chaotiques, aléatoires.
Il aime son père, mort, d'un amour impossible, et sa mère, vivante, d'un invivable amour. Son ventre abrite, nourrit, sert un nœud Gordien que rien ne peut défaire ou trancher. Car il voue un culte magique à ces amours paradoxales et croit qu'il mourrait s'il y renonçait.
Il a bien tenté de vraies vies, des ailleurs, mais toujours il faisait semblant, n'y croyait pas, et malgré son indéniable sincérité, son optimisme, il sentait que tout pouvait s'évanouir en un instant. Rien n'accrochait, rien ne tenait vraiment. Ces efforts l'ont presque tué, et l'une après l'autre les chimères se sont dissoutes dans la brise du temps.
Au fond, il dormait, rêvait ces aventures, qui pourtant sont bien arrivées.
Peut-être même a-t-il toujours voulu que son père disparaisse pour l'aimer ainsi, le pleurer, le regretter, imaginer tout ce qui aurait pu…
Et la terreur que sa mère, à son tour, expire l'immole ainsi en un point d'atroce tension, sur un fil suspendu très au-delà, bien en-deça de la vie.
Coupable des crimes qu'il n'a pas commis, condamné à vie. Transfixé par le destin contradictoire, le malentendu de ses géniteurs. Alors, lâche? Couard? Indigne, en vérité, de vivre? C'est à peu près ainsi, en tout cas, que l'esquisse le miroir intérieur. Rien, personne, un peu de bruit et beaucoup de souffrance. Une production peu efficace de la nature cultivée. Peu de chances qu'il dure, qu'il emporte à l'épée un territoire, qu'il arrache une femelle à des rivaux mieux armés, qu'il, donc, se reproduise. Peu de talent pour la chasse. Mais alors, de quoi, par quelle aberration des lois de la biologie survit-il, s'éternise-t-il, traîne-t-il sur le dallage tiède de cette plate-forme aérienne? Une l'a aimé, difficilement, comme si c'était à peine possible, et des enfants sont nés. Ils l'ont quitté, en désespoir de cause.
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