Le désert des fourmis (nouvelle)
publiée dans Contre-Jour, cahiers littéraires
Québec, 2004
Extrait :
[...]
Quelle volupté que cette chute de mon corps abandonné d'un seul coup, lâché comme on lâche un ami, vers la mollesse soyeuse des coussins et la complicité des accoudoirs et du dossier! A tel point que j'ai la sensation de tomber plusieurs fois, perdant des couches successives de ma gravité, m'installant comme au ralenti dans mon nouvel état. Oiseau poussé du nid par quelque parent bienveillant, Il est temps! Il est temps!, je tombe à répétition, en arrière, dans un retrait du monde qui est comme une double marée où le monde se retire en même temps que je me retire du monde. Les coussins s'écrasent sous mon poids, se creusent, me font des places, m'épousent, m'enveloppent d'une chaleur bienfaisante, et, épuisé de ma course, essoufflé de ces multiples chutes, je renverse la tête contre le dossier rembourré, accusant un dernier choc dans les vertèbres de ma nuque, et, laissant pendre mollement mes bras en travers des accoudoirs, j'exhale bruyamment un interminable soupir.
Les fourmis m'envahissent très lentement. Elles sont nées - quelques douzaines en même temps - au bout de mes orteils et des mes doigts, et c'est de ces quatre points d'attaque qu'inégalement elles colonisent mes membres, tout en se reproduisant, ce qui est leur force secrète. Bientôt elles avancent par colonnes entières, et si les premiers temps j'ai remué les doigts et les orteils, par quelque ancien réflexe de plage, ou de sieste, si j'ai replié un bras pour regarder ma main et mon poignet et mon avant-bras et bien sûr n'y rien voir; si j'ai presque, oh, rien qu'une seconde, été tenté d'esquisser une poussée vers l'avant comme si j'avais voulu me lever, j'ai vite renoncé à d'aussi vaines agitations, terrassé par le poids d'une irrésistible fatigue, et laissé monter les vagues irrégulières de l'armée, et c'était comme si chaque minuscule piqûre d'épingle, chaque coup d'infinitésimale lame de rasoir, me clouait en un point nouveau du fauteuil.
Elles ont sans douleur, sans effort, empli les cavernes sonores de mon cerveau, depuis l'intérieur du front jusqu'à l'arrière du crâne, du pôle de la calotte à mes globes oculaires, pressant contre les cloisons nasales, les os saillants des pommettes et des mâchoires, et la première vertèbre; mettant au contraire dans mon esprit un mouvement multiple et harmonieux, une animation, une vie auxquels il n'avait pas été accoutumé. Ce n'est qu'à l'approche du cœur, lorsqu'elles plantent d'un coup sec les drapeaux de la victoire dans les chairs enflées, faisant éclore des buissons écarlates sur leur passage qui font des rivières de sang bouillonnant dont les écumes se mêlent pour irriguer plus loin de nouveaux sillons creusés par les infatigables marcheuses, que je frémis, comme à l'approche d'un grand froid, d'une ombre glacée qui en quelques instants s'étend sur toute la campagne et l'engloutit dans un silence mat de mort et de désolation, condamnant à jamais tous les ferments, toutes les sources, toutes les graines, toutes les bêtes à une éternelle stérilité. Quelques fourmis d'élite s'agitent au fond de ma gorge et courent au bord de mes yeux, je verse mes dernières larmes, elles se figent dans une coulée interrompue le long de mes joues, tout contre les ailes de mon nez, touchant presque le bord supérieur de mes lèvres, qui tremblent, comme pour un baiser.
Ce spasme de mon cœur a été bref, moins terrible, après coup, que j'aurais pu le craindre, moins épouvantablement effrayant. Le peuple des fourmis, gorgé de sang neuf, occupe désormais tout mon corps. Une fourmi par atome. Installées en terrain conquis, repues, elles remuent désormais juste assez pour faire sentir le joug de l'Occupation mais ne se déplacent plus, chacune administrant benoîtement sa particule de pouvoir.
Je me suis livré corps et âme aux fourmis.
Rivé à mon fauteuil d'exil, je ne bouge plus.
Ne parle plus.
N'entend plus.
Ne sens plus.
Ne pense presque plus.
Je vois.
Je peux abaisser et relever mes paupières - une seule, ou les deux.
L'air entre et sort sans que rien ne bouge autour de la trachée, les poumons s'emplissent et se vident comme dans une gangue de béton, je me demande passagèrement ce qu'il adviendra de mon déjeuner.
J'ai bien vérifié.
Je ne peux pas lever le petit doigt.
[...]
samedi 14 juillet 2007
Des barques
Des Barques (nouvelle)publiée dans le recueil Le Poids de l'Inachevé
Editions Funambules
Gonfaron, 2004
Extrait :
[...]
Nouvelle barque, nouvelle dérive au courant, les saisons changeaient, le nom et le visage et les cœur des filles n'étaient pas les mêmes, et chaque fois, au premier écueil, au récif, aux racines immergées d'un gros arbre, au maelström d'un orage, à l'usure d'une canicule, lorsque se dissipait l'effet des drogues, le monde blanc tremblait, se fissurait, menaçait de se déchirer, et je ne sais plus qui des deux le premier s'en allait mais il y avait toujours ce moment où j'étais Narcisse assis et fumant par le nez, Narcisse veuf d'Echo, le cul tantôt sur la neige, tantôt sur le sable ou les cailloux ou l'herbe humide de mon village natal.
Quelques semaines de solitude et de retraite, et tout recommençait. Je voyais une fille, je tombais amoureux, jamais la question ne semblait se poser pour l'autre - l'autre était invariablement, naturellement amoureuse de moi. Ça allait de soi. C'était si
facile.
Chaque nouvelle aventure était un nouveau présent sans passé ni souvenirs. Les souvenirs, j'en faisais des boîtes miniatures au couvercle scellé, bien rangées sur une étagère où elles ne bougeaient pas et faisaient ce que je leur disais, ne les évoquant qu'à point nommé comme pour me rappeler et rappeler à mes rares interlocuteurs que je n'étais pas un désert. Mes souvenirs étaient des urnes.
Car bien sûr, dans ces longues brumes, ces interminables rêves qui finissaient par s'enchaîner les uns aux autres, chacun perdant bientôt la mémoire de son prédécesseur, dans ce lent voyage où peut-être la barque était toujours la même et où se suivaient sans se connaître ces amours absolues, il y avait des instants de blues, de vagues pointes de dépression, des crises fugitives où je haïssais ce désordre soudain dans mon crâne qui m'enlevait tous mes repères et que je ne pouvais dire ou montrer à personne. Je ne supportais pas ces incursions, elles menaçaient en ombres aiguës les voiles blanches et délicates du rêve.
Les traversées étaient si belles, si douces, si somniques, si faciles… Il y en eut trente-sept. Jusqu'au jour où…
… quelqu'un a trouvé une barque amarrée par une vieille corde pourrie à la racine immergée d'un gros arbre. Le fond de la barque était recouvert d'un tapis élimé, imbibé d'eau. Sous le banc, une boîte en fer, une boîte à biscuits toute cabossée sur le couvercle de laquelle se devinaient encore les volutes d'une réclame ancienne. Le pêcheur n'avait pas résisté, il avait ouvert la boîte. Je n'étais pas loin. Juste derrière l'énorme tronc, côté terre. J'étais allé pisser dans la fumée de l'aube, m'étais assis contre les premiers rayons qui traversaient les brumes, grillais cigarette sur cigarette, ne l'avais pas entendu venir, celui-là. J'étais tout près, et pourtant si loin, achevant d'oublier, pour la
trente-septième fois comme pour la première, me purifiant, renaissant, sentant la promesse d'une paire d'ailes toute neuve dans l'épaisse musculature de mes épaules. J'étais occupé à songer comme il était bon de naître ainsi à l'aurore de la pluie de la nuit, la fumée de la cigarette, les inhalations, les expirations donnaient vie à mes poumons, à ma gorge, à l'intérieur de ma bouche, à mes lèvres comme pour un baiser farouche de l'intérieur qui faisait courir des frissons de plaisir le long de mon échine et dans mon bas-ventre et tout autour je sentais la perfection animale et compacte de mon corps, la fraîcheur dans mon dos et la caresse hésitante du soleil contre mon front et mes yeux et mes pommettes et mon nez et mes lèvres comme pour un baiser timide, tiède, du dehors. Je ne pensais plus. Je débarquais. Et l'autre, pendant ce temps-là, il fourrait son nez et ses grosses pattes qui sentaient les amorces dans ma boîte.
Et dans ma boîte il y avait
[...]
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Le château des parasols
Le château des parasols (nouvelle) publiée dans Familles en scènes
sous la direction de Marcela Iacub et Patrice Maniglier
Editions Autrement
Paris, 2003
Extrait :
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C'est un vieux jeune homme toujours triste, qui passe là de longues heures mélancoliques en compagnie du piaillement des moineaux, du cri de guerre des goélands, et d'un merle qui lui rend quelquefois visite. Il y a un jardin confus laissé là par sa femme, une ou deux vasques renversées dans sa fuite. Il mange peu, piquant distraitement dans des corbeilles de fruits qu'on lui apporte. Ne sort pas. Ne voit personne, ne regarde pas vers les ombres qui de temps à autre veillent sur lui, le veillent, le surveillent. Ne parle pas. C'est à peine si parfois, quand il est sûr d'être seul, il chantonne les bribes de mélodies aimées jadis. Il est, comment dit-on déjà, sous tutelle, ou sous curatelle, il ne sait pas très bien, et s'en moque.
Ce qui explique le cruel exil du jeune homme, cette paralysie du cœur et du corps qui l'a échoué sur les dalles de cette geôle ouverte qui sent la mer et les pins du lointain, est une histoire bien affligeante. Mais c'est pourtant l'histoire de tous les hasards, de tous les malheurs, de toutes les vies bousculées, chaotiques, aléatoires.
Il aime son père, mort, d'un amour impossible, et sa mère, vivante, d'un invivable amour. Son ventre abrite, nourrit, sert un nœud Gordien que rien ne peut défaire ou trancher. Car il voue un culte magique à ces amours paradoxales et croit qu'il mourrait s'il y renonçait.
Il a bien tenté de vraies vies, des ailleurs, mais toujours il faisait semblant, n'y croyait pas, et malgré son indéniable sincérité, son optimisme, il sentait que tout pouvait s'évanouir en un instant. Rien n'accrochait, rien ne tenait vraiment. Ces efforts l'ont presque tué, et l'une après l'autre les chimères se sont dissoutes dans la brise du temps.
Au fond, il dormait, rêvait ces aventures, qui pourtant sont bien arrivées.
Peut-être même a-t-il toujours voulu que son père disparaisse pour l'aimer ainsi, le pleurer, le regretter, imaginer tout ce qui aurait pu…
Et la terreur que sa mère, à son tour, expire l'immole ainsi en un point d'atroce tension, sur un fil suspendu très au-delà, bien en-deça de la vie.
Coupable des crimes qu'il n'a pas commis, condamné à vie. Transfixé par le destin contradictoire, le malentendu de ses géniteurs. Alors, lâche? Couard? Indigne, en vérité, de vivre? C'est à peu près ainsi, en tout cas, que l'esquisse le miroir intérieur. Rien, personne, un peu de bruit et beaucoup de souffrance. Une production peu efficace de la nature cultivée. Peu de chances qu'il dure, qu'il emporte à l'épée un territoire, qu'il arrache une femelle à des rivaux mieux armés, qu'il, donc, se reproduise. Peu de talent pour la chasse. Mais alors, de quoi, par quelle aberration des lois de la biologie survit-il, s'éternise-t-il, traîne-t-il sur le dallage tiède de cette plate-forme aérienne? Une l'a aimé, difficilement, comme si c'était à peine possible, et des enfants sont nés. Ils l'ont quitté, en désespoir de cause.
[...]
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